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D'une façon générale, il n'y a pas de poème sans contraintes, puisque la poésie utilise les mots en les assemblant autrement que dans le langage courant.
Les contraintes sont essentiellement formelles.
Tous les poèmes à forme fixe respectent une contrainte globale.
La versification traditionnelle a défini une série de contraintes dont les principales sont le mètre, la rime, les accents, les coupes, le rythme, la disposition des strophes. Ces contraintes sont liées à la fois aux réalités de la langue française et aux conventions de la tradition.
L'apparition des vers libres à la fin du XIXe siècle est un élément de la révolte contre les contraintes, essentiellement par la suppression des rimes et du mètre régulier.
Mais un poème apparemment libéré des contraintes traditionnelles a besoin d'établir une structure de rapports moins visibles mais réels pour accéder au statut de poème. En fait, on peut souvent retrouver dans les vers libres une utilisation atténuée des contraintes traditionnelles, comme un écho des rimes ou assonances, des mesures et des mètres.
Face invisible ! je t'ai gravée en médailles
D'argent doux comme l'aube pâle,
D'or ardent comme le soleil,
D'airain sombre comme la nuit;
Il y en a de tout métal,
Qui tintent clair comme la joie,
Qui sonnent lourd comme la gloire,
Comme l'amour, comme la mort;
Et j'ai fait les plus belles de belle argile
Sèche et fragile.
...
Henri de Régnier, Les Médailles d'argile. Mercure de France, 1911.
Les adeptes du n'importe-quoi-n'importe-comment ne se reconnaissent qu'une contrainte, ô combien légère, celle d'aller à la ligne arbitrairement pour donner l'impression d'écrire des vers.
Dans la seconde partie du XXe siècle, des écrivains excédés par l'abandon anarchique de toute structure mais souhaitant également s'affranchir de la versification traditionnelle à l'occasion, ont créé l'Oulipo qui a inventé de nouvelles contraintes ou repris d'anciennes formes contraignantes.
Au début du XXIe siècle, de jeunes écrivains, parmi lesquels de nombreux poètes, ont créé une revue consacrée aux « littératures à contraintes », Formules ; on peut voir en cette création une réaction contre l'incroyable laisser-aller de la poésie fin-de-siècle qui, un moment, abandonna toute structure en des textes informes usurpant le nom de « poèmes ».
L'application exagérée d'une contrainte traditionnelle peut fournir un moyen de remettre en cause cette contrainte, en montrant que la difficulté vaincue n'en est plus une. Ainsi les vers holorimes qui étendent la rime à tout le vers :
Ah ! ce qu'on sert de faux « ré »
A ce concert de Fauré !
Lucienne Desnoues, dans Jouer avec les poètes. © Hachette, « Fleurs d'encre », 2000.
La notion de contrainte n'est évidemment pas propre à la poésie : « L'art naît de contrainte, vit de lutte, meurt de liberté », remarquait André Gide. C'est la même certitude qu'il affirme près d'un demi-siècle plus tard : « L'art commence à la résistance ; à la résistance vaincue, et le poète s'abuse qui croit exceller sans effort. » (André Gide, Réflexions sur la Poésie française, dans Le Figaro littéraire, 31 juillet 1948).
Les poètes sont soumis à deux tentations dans leur versification : d'un côté l'attrait des contraintes dont ils ont besoin, ne serait-ce que pour le plaisir de la difficulté vaincue, quitte à s'inventer des contraintes de plus en plus exigeantes ; d'un autre, le refus de toute contrainte qui donne une sensation totale de liberté, mais risque de conduire leurs écrits vers l'informe, le bavardage, l'arbitraire d'une prose masquée.
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